L’exil
1973 : Le Conjunto Palmeiras est un no man’s land à vingt kilomètres de Fortaleza, au Nord du Brésil, où la mairie reloge de force les démunis qu’elle expulse du centre-ville pour y construire de grands hôtels touristiques. Tout au long des années 1970, les premiers habitants des Palmeiras sont rejoints par les retirantes, les familles fuyant les terres arides de l’intérieur du Céara, l’Etat dont Fortaleza est la capitale.
1976 : Un premier omnibus circule pour rattacher le Conjunto Palmeiras à la ville de Fortaleza. Il est le seul pour desservir les milliers d’habitants du quartiers. Aux arrêts, des files se forment à perte de vue. Trouver une place dans le bus est une lutte permanente qui donne lieu à des empoignades. Les favelados arrivent sans cesse en retard à leur travail, avec le risque de perdre leur emploi.
1977 : Augusto Barros Filhos, un leader du quartier, crée l’Urgence communautaire, une coopérative funéraire pour permettre aux habitants d’être enterrés – les favelas ne disposent pas de pompes funèbres.
1978 : Arrivée des pères Eduardo et Jaco qui participent activement à l’organisation des habitants. Construction de la première église, d’une école et d’un centre social urbain.
1979 : Construction de la première école publique Le 11 février 1981 : Naissance de l’ASMOCONP, Association des habitants du Conjunto Palmeiras. Les favelados se rassemblent et s’organise pour revendiquer des conditions de vie décentes pour la communauté.
1983 : Création de la crèche et de la maternité communautaires. En moins d’un an, 365 naissances s’y déroulent grâce aux sages-femmes bénévoles de la communauté.
Les luttes
1984 : Joaquim Melo arrive comme séminariste dans le Conjunto Palmeiras. Il découvre une favela isolée, sans infrastructures et où la mortalité infantile est élevée. Les maladies et la pauvreté sont le lot quotidien des habitants.
Le quartier lutte pour être raccordée à l’eau, à l’électricité et aux transports. Les années 1980 sont une suite d’âpres batailles et négociations pour l’accès à ces services de base. Les habitants se mobilisent pour avoir des bus qui fonctionnent et desservent mieux le quartier ; pour l’installation de postes électriques et surtout pour le rattachement des habitations au réseau d’eau de la ville.
La lutte pour l’eau est fondatrice de l’identité des Palmeiras.
1985 : Joaquim Melo devient directeur du Centre Social Urbain des Palmeiras qu’il réorganise pour intensifier les mobilisations des habitants. Pour la première fois, un représentant des habitants est aux responsabilités dans une institution officielle.
C’est l’élection de Maria Luiza Fontenele à la mairie de Fortaleza qui permet ce changement. Première femme PT élue au suffrage universel direct à la tête d’une capitale d’Etat, elle institue à Fortaleza une « administration populaire » qui vise à nommer des leaders communautaires de la ville au maximum de postes à responsabilité.
1986 : Les inondations mettent encore une fois à la rue des centaines de familles. Joaquim Melo organise une « occupation » du lotissement voisin du Conjunto Palmeiras où se construisent des maisons en dur, et d’un terrain de la mairie en zone non inondable où il construit des baraques de fortune pour accueillir les nouveaux sans-abri.
Fin 1987 : Une énième manifestation pour l’accès à l’eau, devant le Palais du Gouverneur de Fortaleza, aboutit à un seul résultat : des promesses, toujours des promesses. Les favelados décident de durcir le ton et lancent un ultimatum aux autorités : soit ils ont accès à l’eau, soit plus personne ne l’a. Ils menacent de faire éclater les canalisations qui passent sous le sol du Conjunto Palmeiras pour alimenter Fortaleza sans desservir les habitants de la favela.
1988 : Les favelados, surnommés les « Indiens des Palmeiras », remportent le bras de fer : en mars, le Gouvernement de l’Etat entame les premiers travaux pour le raccordement du Conjunto Palmeiras au réseau d’eau courante. Depuis quelques mois, Joaquim Melo a quitté l’Eglise pour s’investir pleinement dans les luttes du quartier. Les pères Chico et Luis prennent le relais et s’intègrent à la communauté dans la continuité du travail de Joaquim : ils créent notamment une radio communautaire.
La construction
1990 : Les leaders communautaires organisent un séminaire : « Habiter l’inhabitable » qui rassemble les habitants des Palmeiras pour définir les priorités de développement du quartier. Le consensus se fait autour d’un projet : construire un canal de drainage des eaux de pluie, étape capitale vers une urbanisation de la favela.
En conclusion du séminaire, pour continuer à mobiliser une fois la victoire de l’eau acquise, les leaders du quartier lancent le mouvement « Olha Nos Aqui...de Novo » : « Nous voilà... à nouveau », espace de dialogue recherchant le consensus entre les principales têtes de réseau des associations du Conjunto pour les futures mobilisations.
1991 : Un projet de coopération du gouvernement allemand marque un tournant dans la vie des Palmeiras. La GTZ finance la construction du canal de drainage et l’urbanisation de la favela pour un montant de deux millions de reais. Mais à une condition : que les habitants gèrent eux-mêmes l’ensemble des travaux. Ils créent l’UAGOCONP (Union des associations du Conjunto Palmeiras) pour fédérer les énergies. Le chantier est une exceptionnelle opportunité de formation pour les habitants. Les leaders suivent également une autre formation, « chercheurs populaires » pour apprendre les outils de gestion de projet et de négociation avec les pouvoirs publics.
1997 : Les habitants ont réussi leur pari : le canal de drainage est construit. La favela a été urbanisée en moins de dix ans : les maisons commencent à accéder à l’assainissement, les routes sont asphaltées ou pavées, le ramassage des ordures est mis en place, la circulation des omnibus renforcée, la grande place du Conjunto aménagée.
La Banque Palmas : l’invention d’une économie populaire
1997 : Un deuxième séminaire « Habiter l’inhabitable » pointe les lacunes de l’urbanisation. La favela a changé de visage, les maisons en « dur » ont remplacé les cahutes de fortune mais la pauvreté reste une réalité quotidienne. « Habiter l’inhabitable II » pointe la croissance des inégalités dans le quartier, l’immense carence d’emplois et l’absence de qualification des habitants. Le séminaire fixe un nouvel objectif : trouver le moyen de lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale.
1998 : 20 janvier , l’ASMOCONP crée la Banque Palmas pour générer du travail et des revenus dans le Conjunto Palmeiras par le biais du microcrédit à la production ET à la consommation.
2002 : Lancement du Palmas, la monnaie sociale qui vient compléter l’architecture du système de relocalisation des échanges. Les Palmas, monnaie locale utilisable uniquement dans le quartier, servent à acheter dans les commerces de proximité.
2003 : Création de l’Institut Palmas, chargé d’exporter la méthode de la Banque Palmas dans d’autres quartiers pauvres du Brésil.
2004 : Ouverture de la première banque répliquée sur le modèle de la Banque Palmas au Brésil.
2005 : Un partenariat avec la Banque Populaire du Brésil (BPB) donne de l’ampleur au système Palmas. La banque créée par Luiz Inacio Lula da Silva, le président brésilien, à destination des pauvres et exclus du système bancaire, accorde un porte-feuille de crédit de 30 000 reais à la banque Palmas et fait d’elle son « correspondant bancaire » dans les quartiers pauvres où aucune banque classique ne s’installe, faute de rentabilité.
2007 : Après des années de lutte, la favela remporte une victoire symbolique. Elle accède au statut de « bairro », quartier, qui lui donne une existence administrative. Le décret « officialisant » l’existence propre du Conjunto Palmeiras est voté à la maire de Fortaleza grâce à l’action du Conseiller municipal Guilherme Sampaio
2009 : Le Conjunto Palmeiras compte plus de 30 000 habitants. La Banque Palmas a un porte-feuille de crédit de près de deux millions de reais. 46 banques communautaires ont été créées au Brésil sur son modèle, et 3 600 au Venezuela.
Les locaux de la Banque Palmas sont au coeur de la vie du Conjunto Palmeiras en accueillant les habitants aux guichets, en hébergeant une coopérative de couturières PalmaFashion et une entreprise artisanale de produits d’entretien PalmaLimpe et en formant les femmes en déshérence au travers de l’incubateur féminin, les jeunes au sein du Barrio escola de trabalho et de l’école de la mode périphérique.






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